Jeudi 2 juillet 2009
Une mauvaise chute à vélo me permis de faire connaissance pour la première fois avec les sièges austères  de la salle d'attente surchargée des urgences. Mon imaginaire d’adolescent espérait voir débouler à travers les larges couloirs une énergique Carol Hattaway entraînant dans son sillage le sémillant Docteur Ross.  Il n'en fût rien !

Une forte douleur me lance le poignet. La gène conséquente au niveau du thorax et de l'abdomen m’inquiète davantage. Je n'ai pas fait dans la demi mesure, je me suis étalé de tout mon long sur le bitume encore chaud sous l’œil goguenard des passants. La concentration démesurée d’alcool dans mes veines, résultante d'une soirée arrosée, suffit à expliquer l'origine du vol  plané.

Anesthésié par une quantité indécente de Margarita, j'explique tant bien que mal à l'interne  acquis à ma cause mon équipée sauvage cyclo-ethylique. Résultat des courses : mon poignet est luxé, je m'y attendais. J'en serais quitte pour une immobilisation prolongée de l'avant bras.  En revanche des examens plus approfondis sont nécessaires pour déterminer si d'éventuelles lésions au niveau du tronc sont présentes. 

Apres une batterie de tests (radiographie, échographie, scanner) ainsi qu'un  interminable conciliabule du personnel hospitalier, le médecin fini par m'annoncer que mon pronostic vital n'est en rien engagé. La violente chute n'a entraînée ni côtes cassées ni écrasement d'organes.  L'interne un brin perturbé par ma personne me convoque néanmoins pour le lendemain. Lui aurais-je tapé dans l’œil ?

Apres une désagréable nuit passée à décuver j'arpente à nouveau les couloirs du centre hospitalier en quête de mon toubib préféré. Il m'invite à le suivre dans son exigu bureau à la décoration sommaire. Sans tergiverser il m'annonce sans tact que les examens de la veille ont décelé  au grand jour les traces d'un cancer généralisé à un stade avancé. Tout deviens limpide. Je réalise qu'il n'en voulait pas à mes beaux yeux mais qu'il souhaitai énoncer  son verdict en face d’un patient lucide et  réceptif, en pleine possession de ses moyens plutôt qu’à un tas de viande saoule.

Le monde s'écroule. Je perds pieds. Le film de ma vie repasse mais fait étrange aucun moments en particulier ne prends le dessus. Puis très vite s'entrechoquent une multitude de questions.

Comment est-ce possible ? Je suis pourtant en apparente bonne forme, j'ai toujours fait du sport,   mon hygiène de vie est loin d'être déplorable. De plus aucun signes avant coureur étaient susceptibles de présager le pire. 

D'une touchante candeur je lui demande si le processus destructeur est reversible. Devant sa réponse on ne peut plus alambiquée je considère mon sort comme scellé. Je passe à l'attaque, je m'enquiert de mon espérance de vie. Sans pouvoir être précis le docteur en médecine me fait comprendre que c'est le moment ou jamais de mettre la paquet car il est fort probable que je ne connaisse jamais le vainqueur de la prochaine coupe du monde.

Plus rien ne sera jamais plus comme avant.

A présent le temps m'est compté. Je dois de toute urgence échafauder un plan de bataille. Pas pour me battre contre la maladie car la lutte est disproportionnée, le combat perdu d'avance. D’ailleurs seul dans la bible David parvient à terrasser Goliath. Ma tâche va consister à organiser du mieux possible les mois qu’ils me restent sur cette bonne vieille terre.  L’art d’en profiter au maximum, de croquer à pleines dents la quintessence de la vie, de sucer la moelle quitte à  se heurter à  l'os. Il n'y a pas un instant à perdre, je me reposerai quand je serai mort. Fonce et ne te retourne pas ! 

Une nouvelle ère s’ouvre à moi, forte d’expériences d’un genre nouveau. Conscient de tirer mes dernières cartouches, je dilapide des sommes somptuaires en pseudo rêves de jeunesse, en  d'inutiles nécessités, en coûteux gadgets, en caprices de stars.
Je pose mes valises sur les plus belles plages du monde, dans d’insoupçonnés coins de paradis. Je donne libre cours  aux plaisirs débridés, réalisant d'inavouables fantasmes lors de frasques sexuelles. Tel un nabab je me vautre dans le stupre et la luxure, goûte aux paradis artificiels, franchis  la ligne blanche.

Au bout de trois semaines je suis las, fatigué de faire la fête, de dépenser sans compter, de palper la superficialité et la suffisance dans toute sa splendeur. Je côtoie des personnes peu intéressantes, certes physiquement intelligentes mais aux antipodes de mon moi profond et de mes aspirations premières.   Serais-je passé à coté de l'essentiel ? A coté de l'essence même de l'existence ? Je me résous à accepter que l’étincelle ne s’est pas produite, que la symbiose n’a pas eu lieu. Je décide de faire fi de tout mes artificiels amis qui s’agglutinent autour de moi  et pars en quête d’hommes et de femmes davantage intéressés par ma personne que par mon AmEx rutilante.

Simplicité, authenticité et découverte seront dès lors les nouveaux maîtres mots, à l'instar du voyage initiatique d’Homère. J'ai besoin d'entendre la Terre respirer, de me frotter à sa population, d'échanger. Lors d’un dernier baroud d’honneur je veux crier à qui veut l’entendre que suis toujours bel et bien de ce monde et que je veux aller à la rencontre de celui-ci.

Je voyage à l'aveuglette, là ou me porte le vent. Je dors à la belle étoile, les yeux plongés dans les astres. Les luxueux hôtels des précédentes semaines avaient en tout et pour tout 5 étoiles. A présent la voûte céleste est en mesure de m'en offrir des milliers.  Je parcours le monde par monts et par vaux , vogue contre vents et marées. Je rencontre des personnages atypiques, pittoresques, attachant, touchant, d'une simplicité déconcertante, véritables puis de savoir.  La barrière de la langue ne semble plus une  montagne infranchissable. J’ai le sentiment de renaître.

Afin de ne pas sombrer dans le mélo je mets toujours un point d’honneur à ne jamais mentionner l'origine de ma démarche, de ne jamais faire écho de la maladie qui me ronge inexorablement. Je reste quoi qu'il arrive positif, digne, droit dans mes bottes malgré le spectre d'une mort imminente  qui plane au dessus de ma tête.  En l'espace de deux mois grâce aux transports modernes j'ai écumé trois continents au cours de mon périple , côtoyé quasi toutes les populations et classes sociales qu’il soit, affronté presque tout les climats et foulé pléthore  de paysages d’une diversité sans pareil.

Je me sens bien, l'inconnu ne me fait plus peur. Chaque jour passé est une bénédiction. J'ai la fausse impression que plus rien ne peut m'arrêter. J’ai eu la chance de pouvoir toucher le bonheur du bout des doigts.  Je n’en perds pas pour autant ma lucidité car je sais que mon combat contre la montre est déjà bien entamé et que mon sursis tient à fil ténu. Je me prépare à passer le flambeau, à fermer la boutique puis à baisser le rideau. Show must go on disait l'autre.

Tout là haut, le Créateur n’a sans doute pas du être indifférent à mon épique épopée.  N'ayez crainte Ô Tout Puissant,  je n'essaie pas de me défausser, ni même d'aller à l'encontre de ma destinée.  Vous pouvez dors et déjà me réserver un couchage car très bientôt je sais que … j'irai dormir chez vous.
Publié dans : Tout venant
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